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Laure-Isabelle Mellerio, président et directrice artistique, quatorzième génération.
Au sous-sol du 9, rue de la Paix, les archives de Mellerio racontent quatre siècles d’histoire.
Des centaines de registres y retracent les commandes, les dessins et les clients qui ont marqué la vie de la maison.
C’est ici que Laure-Isabelle Mellerio nous reçoit.
Architecte d’intérieur de formation, historienne de l’art et gemmologue, elle a repris l’entreprise familiale avec son mari en 2013 avant d’en devenir directrice artistique, puis présidente en 2019.
Première femme à diriger Mellerio en plus de quatrec cents ans d’existence, elle raconte avoir passé plusieurs mois plongée dans les archives avant de prendre les commandes.
Dans un secteur dominé par les grands groupes du luxe, la plus ancienne maison de joaillerie au monde encore en activité revendique un autre modèle : celui d’une entreprise familiale indépendante qui mise sur la création, la transmission et le temps long.

Entretien Laura Bourdet – M&Magazine x Meet & Match – Rue de la Paix, Paris
LA MAISON COMME RESPONSABILITÉ.
” Quand on dirige cette maison, on répond à quatres siècles d’histoire ” L-I.Mellerio
Vous prenez la direction artistique en 2015, la présidence en 2018. Qu’est-ce que cette décennie vous a appris de la maison, que la responsabilité seule pouvait vous apprendre ?
Mon mari et moi avons choisi de reprendre la maison.
Ce n’était pas évidence familiale ni une transmission automatique.
C’était un choix réfléchi, avec la conscience que beaucoup de chose restaient à construire.
En prenant la direction générale, j’ai compris que la responsabilité ne se limitait plus à la création.
Concevoir un bijou est une chose ; diriger une maison comme Mellerio en est une autre.
On ne répond plus seulement d’une collection ou d’une pièce, mais d’une histoire vieille de quatre siècles.
Cela impose beaucoup d’humilité.
Je me considère avant tout comme une dépositaire. D’autres Mellerio m’ont précédée d’autres viendront après moi.
Mon rôle est de transmettre cette maison sans la dénaturer,
Lorsque nous l’avons reprise, j’avais le sentiment de tenir un diamant brut entre les mains.
Depuis, nous essayons simplement de le révéler.
Je me considère comme une dépositaire.
Mon rôle est de transmettre cette maison sans la dénaturer
LE LUXE RARE.
La création avant tout
Le luxe traverse une zone de tension : l’aspirationnel cale, le très haut de gamme résiste. Dans ce paysage, quel est le premier actif de Mellerio ?
Notre premier atout reste la création. C’est elle qui guide la maison depuis toujours.
Chaque bijou puise dans notre histoire, de manière plus ou moins littéraire.
Cela peut être un détail de dessin, une technique d’atelier, le souvenir d’une cliente ou un élement de nos archives.
Il existe toujours un lien entre le passé et la création contemporaine.
Le luxe s’est considérablement développé ces dernières années.
Or, à mes yeux, il repose avant tout sur la rareté. Nous avons choisi de rester fidèle à cette idée.
Nos collections ne naissent pas d’une idée marketing, elles sont le prologement naturel de l’identité de la maison.

L’AMÉRIQUE, LES COLLECTIONS, ET LA JOAILLERIE DÉCOMPLEXÉE.
Bergdorf Goodman, les Muses et la verticale du désir
La clientèle américaine pèse aujourd’hui près de 25% de vos acheteurs. Qu’est ce que cela dit de votre internationalisation ?
Le marché américain est encore récent pour nous. Notre arrivée chez Bergdoff Goodman date de 2024 et nous construisons progressivement cette présence.
C’est d’ailleurs eux qui sont venus nous chercher.
Ce qui me frappe chez cette clientèle, c’est son intérêt pour notre histoire.
Les États-Unis n’ont pas le même héritage patrimonial que l’Europe. Ce que nous incarnons, cette continuité familiale, cette profondeur historique, suscite une véritable curiosité.
Notre ambition n’est pas d’être présents partout. Nous préférons quelques implantations choisies plutôt qu’un réseau trop large. Cela correspond davantage à notre identité.

Les Muses et le Cabinet de Curiosités captent une clientèle plus jeune et représentent désormais une part importante de votre activité. Comment cela cohabite-t-il avec la haute joaillerie ?
Nous défendons une joaillerie décomplexée.
Le Cabinet de Curiosités permet à chacun de composer son propre bijou en choisissant ses liens, ses charms, ses associations. La cliente participe réellement à la création de sa pièce.
Les Muses racontent, quant à elles, l’histoire de Mellerio à travers des figures féminines qui ont marqué les différentes époques de la maison.
Une figure par siècle, Marie de Médicis au XVIIe, Marie-Antoinette au XVIIIe, Cléo de Mérode ou Gerges Sand au XIXe.
Chaque collection s’appuie sur notre patrimoine tout en proposant une lecture contemporaine.
Ces lignes de ne concurrencent pas la haute joaillerie. Elle constituent souvent une première rencontre avec Mellerio.
Certaines clientes commencent par un bijou du quotidien avant de revenir quelques années plus tard pour une création de haute joaillerie.
D’une certaine manière, nous renouons aussi avec notre propre histoire.
En parcourant nos archives, on retrouve aussi bien des commandes de parurers exceptionnelles que d’épingles, de boutons ou de petits bijoux portés chaque jour.
Cette diversité a toujours fait partie de l’identité de la maison.


LA PIERRE NATURELLE.
Le lab-grown, l’upcycling, et la mémoire de la matière
Le lab-grown à déplacé le débat sur la matière. Quel est votre position ?
Je n’ai rien contre les pierres de laboratoires.
Elles répondent à une logique et trouvent naturellement leur place dans certaines maisons.
Mais ce n’est pas le langage de Mellerio. Notre métier repose sur la pierre naturelle.
D’abord parce qu’elle est rare, mais surtout parce qu’elle porte une histoire.
Chaque gemme est différente, marquée par son origine, sa couleur, sa lumière.
C’est cette singularité qui nous intéresse. Nos clients viennent aussi avec leur propres pierres.
Une bague de famille, un saphir transmis depuis des générations…
Nous les démontons, les remontons, nous leur donnons une nouvelle vie.
Ce n’est pas une tendance récente : la maison l’a toujours fait. Aujourd’hui, on parle beaucoup d’upcycing.
Pour nous, c’est presque une évidence.
Depuis quatres siècles, nous transformons des bijoux sans effacer leur mémoire.

LES GESTES QUI DEMEURENT.
Les savoir-faire, l’IA et le geste que rien ne télécharge
La profession s’alarme d’un déficit de transmission des savoir-faire. Vous nuancez ce diagnostic.
Je suis plus optimiste.
Ces dernières années, les métiers d’arts ont retrouvé de la visibilité.
Les grandes maisons y ont largement contribué, tout comme des institutions comme le Comité Colbert ou la Haute École de Joaillerie.
Les jeunes s’y intéressent de nouveau et c’est une excellente nouvelle.
On parle beaucoup d’intelligence artificielle aujourd’hui. Elle transformera certainement de nombreux métiers, mais elle remplacera jamais le geste d’un ciseleur, d’un graveur ou d’un sertisseur.
Ce sont des savoir-faire qui s’apprennent à l’établi, au contact d’un maître, avec le temps.
La technique peut évoluer. La main, elle, reste irremplaçable.

L’INDÉPENDANCE.
Actif différenciant ou singularité à assumer.
Mellerio est la seule maison de haute joaillerie encore familiale et indépendante. Atout différenciant, ou fragilité à compenser ?
La discrétion fait partie de notre histoire, de nos valeurs. Mais le silence total serait une faute. Le monde va vite, il faut être visible, simplement avec élegance. En revanche, nous n’avons évidemment pas les moyens de communication des grands groupes.
Cela oblige à être plus inventifs.
Nous avons par exemple choisi des prises de parole auxquelles on ne nous attendait pas.
L’affichage sauvage, il y a quelques années, en faisait partie.
Plus récemment, Jean-Charles de Castelbaljac a imaginé une oeuvre monumentale pour la façade de notre boutique de la rue de la Paix. Certains ont été surpris de voir une maison de quatre siècles emprunter ce registre. C’est précisement ce qui m’intéréssait.

Avez-vous été approchée par une cession ?
La question s’est fortement posée. Aujourd’hui, je n’y suis pas prête.
Cette maison traverses les siècles depuis plus de quatre cents ans. L’idée que cette histoire puisse s’arrêter me touche profondément. Je ne sais pas de quoi l’avenir sera fait. Mais tant que cela est possible, je souhaite que Mellerio reste une entreprise familiale.
C’est tout ce qu’il lui donne une identité.
Ce qui m’a frappée en arrivant dans ce métier, c’est aussi la bienveillance des autres maisons. Elle savent que nous représentons une part de l’histoire de la joaillerie française.
Nos archives appartiennent, d’une certaine manière, au patrimoine de toute la profession.

LA 15E GÉNÉRATION.
Transmettre sans contraindre
Côme Mellerio incarne la 15e génération. Comment préparez-vous la suite ?
Il a travaillé avec moi pendant plusieurs années, puis il est parti découvrir d’autres entreprises. C’était indispensable. Je ne souhaite pas qu’un Mellerio dirige forcément la maison parce qu’il porte ce nom. Aujourd’hui, chacun construit son parcours. On peut avoir plusieurs métiers, plusieurs vies. Je trouve cela très sain.
J’ai quatre garçons. Chacun apportera peut-être quelque chose à la maison, à sa manière.
Ce qui compte, ce n’est pas qu’il occupent tous une fonction précise. C’est qu’il reste un lien vivant entre la famille et la Maison.
Vous transmettez d’abord des valeurs, avant des compétences ?
Exactement. Je recherche la même chose chez mes collaborateurs. Les compétenecs s’acquièrent. En revance, il faut comprendre ce qu’est cette maison.
Avant de prendre mes fonctions, j’ai passé près de six mois dans les archives. J’avais besoin de comprendre ceuw qui m’avait précédée, leurs choix, leurs difficultés, leurs réussites.
Ce qui est fascinant, c’est de constater que beaucoup de questions que nous nous posons aurjourd’hui se sont déjà posées il y a deux siècles. Les crises, le prix des matières premières, l’évolution des goûts…Rien n’est complètement nouveau.
Les archives ne servent pas seulement à conserver la mémoire. Elle permettent aussi de prendre du recul.


LA TRANSITION DE GOUVERNANCE.
Repositionnement achevé, développement engagé
La transition se fait sans nomination immédiate d’un successeur à la direction générale. Comment l’expliquez-vous ?
Juridiquement, je dirige déjà l’entreprise depuis plusieurs années. Il n’y a donc pas eu de rupture dans la gouvernance.
Les cinq dernières années ont été consacrés au repositionnement de la maison. Cette étape est aujourd’hui achevée et notre activité a fortement progressé. Nous entrons désormais dans une phase de développmeent.
C’est dans cette perspective qu’Amalia Cortesi nous a rejoints. Elle apporte une expérience internationale et une connaissance approfondie de l’univers du luxe, tout en partageant notre vision d’une maison indépendante, où la création reste au coeur des décisions.
Mon rôle, en tant que présidente et directrice artistique, est de continuer à porter cette vision.
Celui d’Amalia est d’accompagner sur le plan opérationnel, de structurer notre croissance et d’accélérer notre développement à l’international.

LE PARADOXE DES TROPHÉES.
Des milliards de personnes voient la Coupe des Mousquetaires chaque année, le Ballon d’Or chaque automne. Mellerio les fabrique, mais reste en retrait de l’objet. Frustration ou choix assumé ?
Qaund nous réalisons un trophée, il appartient avant tout à l’institution qui nous l’a confié. Notre rôle est de mettre notre savoir-faire au service d’un symbole.
En revance, nous assumons d’avantage aujourd’hui notre rôle de créateur. Longtemps, nous sommes restés très discrets. Il est désormais important de rappeler que l’orfévrerie est le permier métier de la maison.
Notre collaboration avec l’Équipe dure depuis près d’un siècle. C’est une histoire de fidélité dont nous sommes très fiers. Le Ballon d’Or qui entre aujourd’hui au musée Grévin est aussi une reconnaisssance de ce savoir-faire.
Voir un objet d’orfèvrererie exposé comme une oeuvre est toujours un moment particulier.

FAIRE CONNAÎTRE LA MAISON, SANS CHANGER DE NATURE.
La discrétion choisie, et le luxe du temps long
Méllerio, la plus ancienne maison de joaillerie au monde, reste moins connue que Cartier ou Van Cleef & Arpels, Déficit historique, ou discrétion volontaire ?
Chaque génération agit dans son contexte. Pendant longtemps, la discrétion faisait partie de notre identité. C’est une manière d’exercer notre métier. Aujourd’hui, le monde est différent.
Nous évoluons sur un marché mondial où la viisbilité est devenue indispensable. Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à nos valeurs, mais simplement apprendre à raconter notre histoire.
Ce qui me frappe, c’est la réaction de ceux qui découvrent Mellerio.
Très souvent, ils nous disent : ” Comment puis-je ne pas connaître “
Je crois qu’il existe une vraie attente pour des maisons authentiques, qui ont une profondeur historique et une identité forte. Notre défi est simplement de mieux faire connaître.
LE PATRIMOINE VIVANT.
Le M Cut, Vérone et l’horizon 2030
La collection M Cut ; l’horlogerie est-elle un axe stratégique ? Vous vous appuyer sur un mouvement standard plutôt que sur une manufacture intégrée.
Je dirais plutôt que c’est une expression supplémentaire de notre identité.
La montre Mellerio est pensée comme un bijou avant tout. Nous ne cherchons pas à rivaliser avec les grandes manufactures horlogères. Ce n’est pas notre métier.
Ce qui nous intéresse, c’est le dessin, la forme, la couleur.
La silhouette ovoïde de la M Cut, inspirée du Beau Sancy, est immédiatement reconnaissable.
C’est là que réside notre signature.
Depuis toujours, Mellerio est avant tout une maison de créateurs.
Le Bridal, avec la collection Vérone lancée en 2024 : porte d’entrée vers la haute joaillerie, ou activité à part ?
Depuis des générations, nous accompagnons les grandes étapes de la vie de nos clients.
Les bagues de fiançcailles en font naturellement partie. La collection Vérone s’inscrit dans cette continuité, mais avec une écriture contemporaine alliant l’inspiration italienne et la couleur.
Nous réalisons également beaucoup de créations sur mesure.
Une bague de fiançailles est souvent le début d’une relation avec la maison.
Dix ou quinze ans plus tard, ces mêmes clients reviennent pour célébrer un anniversaire ou une autre étape importante.
C’est ainsi que se construisent les liens dans une maison familiale.
Après la France, le Japon et les États-Unis, quel est le troisième pilier géographique à l’horizon 2030 ?
Le Moyen-Orient represente un marché très prometteur.
Nous y sommes déjà présents à travers un partenaire à Dubaï, mais nous avançons avec prudence.
Notre développement a toujours été progressif et nous souhaitons conserver cette approche.
Ce qui est passionnant, c’est de voir combien notre clientèle entretient un rapport différent au bijou.
Les clients japonais sont particulièrement sensibles aux savoir-faire et à la transmission. Ils partagent beaucoup de valeurs avec notre maison.
Les Américains, eux, sont fascinés par notre histoire. Ils abordent aussi le bijou avec davantage de spontanéité et d’émotion. Ces différences nourrissent aussi notre réflexion.

Laura Bourdet signe les Grands Entretiens de M&Magazine
Collection Grand Entretien / 002
Crédits photographie : Laura Bourdet ; Mellerio pour facade Paix, portraits dirigeants
Crédit éditorial : M&Magazine | Tous droits réservés


